PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



L'esprit de corps

Mon fils Skye avait huit ans lorsqu’il m’a vu pleurer. A travers mes larmes, j’ai vu ses yeux intrigués, qui, à leur tour, regardaient les émotions de son père, l’homme de la famille. J’ai caché mon visage d’une main, mais je ne pouvais pas arrêter mes épaules qui secouaient.

Quelques minutes plus tôt, j’étais assis avec ma famille autour de la table. On écoutait un enregistrement YouTube des échanges radio entre les pilotes d’US Airways qui avaient amerri dans l’Hudson river, et l’aiguilleur du ciel. Il y avait également des échanges téléphoniques très rapides entre les contrôleurs des aéroports voisins, qui bloquaient leur espace aérien pour donner priorité à cet Airbus en détresse. L’airliner rempli de passagers allait se dérouter. Mais où ?

Pendant les brefs moments de silence à la radio, j’imaginais les deux pilotes se battre pour leurs vies, celles des passagers, et celles des gens au sol. Panne complète à basse altitude, au-dessus de la mégalopole la plus peuplée des Etats-Unis. C’est à ce moment où j’ai versé des larmes.

J’ai pleuré, car j’ai soudainement senti l’angoisse de l’équipage, et aussi l’angoisse des contrôleurs qui essayaient de les sauver en suggérant des aérodromes de déroutement -- mais toutes ces options sont mauvaises, a décidé le commandant de bord. Les contrôleurs attendent et ne voient rien. Ils écoutent. Ils imaginent le pire. Les pilotes sur la fréquence imaginent le pire. Les hôtesses crient dans la cabine : "HEADS DOWN ! STAY DOWN!" Le commandant de bord, juste avant l’impact : "BRACE ! BRACE ! BRACE !"

Comme tout membre d’équipage, je ressens des émotions particulières lorsque j’entends parler d’un accident aérien, car j’ai eu des urgences dans ma carrière. Je connais, par exemple, la sensation de l’adrénaline lors d’un clignotement d’un Master Warning à 24.000 pieds à cause d’une panne moteur. Je connais la solitude du commandant de bord face à une décision difficile. Puis, sa solitude à nouveau, face à un chef pilote au ton accusateur.

Mon grand-père était pareil, et je me demande si c’est l’esprit de corps de nos métiers qui nous unit. Mon grand-père, un ancien timonier de sous-marin qui a survécu la Seconde Guerre Mondiale, connait comme moi l’angoisse du travail dans une tôle étroite pressurisée, qu’on ne peut quitter, car son extérieur nous tuerait instantanément.

En l’an 2000, après qu’un sous-marin nucléaire russe avait sombré avec ses 118 hommes, quelques articles avaient paru dans la presse européenne. Les détails du naufrage n’étaient pas clairs, et on ne connaissait pas encore le sort fatidique de l’équipage. Mais, au téléphone avec mon grand-père, il n’y a de ça dont il parlait. Et je n’ai jamais vu autant de compassion exprimée par cet ancien officier de marine. Dans sa voix, on pouvait croire qu’il avait lui-même vécu le cauchemar et l’agonie de l’équipage. Il se montrait solidaire des sous-mariniers, et en même temps, il déplorait la passivité du gouvernement russe, qui était embarrassé par l’évènement.

Le mois dernier, j’ai repensé à mon grand-père. J’ai repensé à sa réaction que j’avais d’abord trouvée un peu exagérée pour le naufrage d’un sous-marin étranger dans une mer lointaine. Mais, je comprends mieux mon grand-père maintenant.

Il y a deux semaines, après une approche aux instruments dans une météo neigeuse, un de nos avions a fait une sortie de piste à LaGuardia, ce qui a escamoté le train avant, et engendré une évacuation d’urgence dans des conditions glissantes. Puis, dans les Alpes française, un scénario, cette fois horrible, s’est produit.

J’avais une pensée émue pour mes collègues. J’avais une pensée émue, bien sûr, pour toutes les victimes. Comme tout le monde, j’essaie de ne pas penser aux huit minutes d’enfer qu’elles ont vécues, mais c’est quasi-impossible. Je pense à nouveau à l’équipage, et je me suis mis à la place du commandant de bord désespéré qui essayait d’ouvrir la porte du cockpit de toutes ses forces mais en vain. Que ferais-tu pour sauver les vies qui t’ont été confiées ?

Lorsque j’ai appris la nouvelle du crash dans les Alpes, j’étais en repos à la maison, dans l’Utah. Alors, j’ai décidé de partager la nouvelle avec mon épouse, Gina. Je lui ai raconté ce qui s’était passé. Et là, c’était à son tour de pleurer.