PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



L'imposteur

Les retraites commencent à s’accélérer à Delta. La compagnie a embauché 1.000 pilotes l’année dernière et va faire la même chose cette année. Tous les deux mois à peu près, on a des demandes de désidératas, où les pilotes peuvent faire des changements d’appareils. Une fois la formation finie, on doit rester sur le jet pendant au moins deux ans, ce qu’on appelle un "seat freeze", pour rentabiliser le coût de formation.

Et ça fait deux ans maintenant que je suis sur B737-900, un avion de 180 passagers qui a un réseau sympa -- on fait souvent des traversées de l’Amérique. On fait même l’Amérique Latine et l’Alaska. Les escales à Cancun et Anchorage sont presque comme des vacances. Le B737-900 est là pour remplacer le B757 à long terme. J’ai eu l’occasion de faire un Seattle - Honolulu, ce qui était merveilleux.

Alors j’hésite à changer d’appareils. J’ai déjà fait du MD90 et de l’A320 à Delta, et je commence à avoir de l’ancienneté dans le B737, un avion que j’adore et que je connais bien (j’ai eu un score parfait au test théorique, ce qui est très rare selon l’instructeur). Un passage sur B767 me ferait perdre beaucoup d’ancienneté, mais faire du transpacifique et l’Asie, ça me tente beaucoup. Et puis j’hésite à repartir en formation pendant plus d’un mois. J’ai piloté le B767 pour une autre compagnie il y a 10 ans, mais je dois quand même refaire une formation complète avec Delta, où je serai testé presque quotidiennement. Même si les tests de mania et de navigation ne se font qu’à la fin du stage, on ne nous permet pas de passer à la séance simu suivante si on n’a pas bien "performé" à chaque étape.

Il y aura également une évaluation théorique très approfondie, une évaluation des procédures, et puis le lâcher en ligne. Bref, on ne se marre pas.

Et puis j’ai des doutes persos, les mêmes que j’ai avant chaque formation : Lorsque tu viens d’un pays qui t’affirme que tu n’es pas assez intelligent pour rentrer à l’ENAC, pas assez bon pour devenir pilote de ligne -- et que tu ne le seras jamais, alors fais autre chose ! -- ça te marque, et c’est un feeling que tu as du mal à oublier. J’y pense encore avant chaque renouvellement de qualif, ce qui est surprenant.

Je suis arrivé à Delta grâce à du travail acharné, mais aussi beaucoup de chance. J’ai fait mes preuves aux Etats-Unis. Et non seulement je suis arrivé à ce métier technique très difficile, mais je l’ai fait dans une langue étrangère et dans un pays où la concurrence est impitoyable. Malgré ça mes doutes, des fois, refont surface.

Est-ce que la France a raison ? Et si elle avait la raison ? C’est dingue qu’après presque 20 ans dans la ligne, j’y pense encore. À chaque test, ça me hante, comme la voix perçante d’un prof au tableau. J’ai eu un pot incroyable aux Etats-Unis… peut être jusqu’à maintenant. Peut être que mon succès n’est dû qu’à la chance.

En psychologie on parle du syndrome de l’imposteur : J’exprime des doutes qui consistent à nier mes accomplissements personnels; j’attribue mon succès à des éléments extérieurs, comme la chance ou mes relations avec mes amis -- mais non mes capacités. Et j’attends un jour d’être démasqué comme un imposteur qui n’aurait pas dû être là, mais qui a échappé par chance à un screening draconien. "Malgré leurs succès, les personnes visées par le syndrome de l’imposteur sont convaincues que leur réussite est due à un concours de circonstances", selon la définition officielle. "Il ne leur vient pas à l’idée que leurs compétences soient au cœur de leur succès." Lorsqu’un pays entier t’a dit que tu n’es pas assez bon pour être pilote, pas assez bon pour passer une visite médicale, tu as du mal l’oublier. Même si tu deviens pilote de ligne aux Etats-Unis (et dans une des plus grandes compagnies du monde), tu continues quand même à avoir des doutes, parce que ces doutes ont été inculqués tôt dans ta vie.

Alors devant le formulaire électronique de désidératas tu pauses, naturellement. Je devrais rester sur B737, je me dis. Je connais bien l’appareil, pourquoi faire une autre formation ? Pourquoi prendre le risque d’échouer et d’être démasqué ? Aurais-je dû faire une fac d’éco ou de droit à la place, comme on me l’avait conseillé dans mon pays natal ? Et si la France et ses professeurs et ses docteurs avait raison ? Le curseur devant moi clignote, inlassablement.

Alors, sur mon clavier, je tape "7ER". Alea jacta est ! Ça y est, j’ai fait ma demande. La formation Delta sur B757/B767 va être dure, longue, pénible. Et je vais en suer. Mais j’y arriverai. Avec de la chance.