PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



La dernière frontière

J’ai la main sur les manettes de poussée, deux doigts sur les boutons marqués “TO/GA” (remise de gaz). On est en finale piste 7R à Anchorage, on vient de passer les 800 pieds sol, et la piste n’est toujours pas en vue. Il est presque minuit, il neige. La tour d’Anchorage annonce une visibilité d’un nautique, et avec mes 120 nœuds affichés en approche, je n’aurai qu’une trentaine de secondes entre le contact visuel et l’impact.

Il n’y a que 30 personnes à bord, dans un avion, le Boeing 737-800, qui peut en transporter cinq fois plus. Qui veut aller en Alaska en janvier à minuit ? Pas beaucoup de gens, il faut croire.

Sur ses brochures touristiques et ses plaques d’immatriculation, l’Alaska se surnomme “The Last Frontier”, rendant hommage aux pionniers américains qui ont tout quitté, risquant leur vie pour la promesse de l’or. Dans ce contexte, la frontière n’est pas une ligne de démarcation comme le mot anglais border. Mais, un endroit hors de la civilisation, un avant-poste, comme le Kansas, jadis. Si tu cherches l’Amérique sauvage et indomptée d’avant, vient ici, en Alaska. Ses grands espaces désolés, ses terrains raboteux et durs — qui font deux fois la taille du Texas, dont un tiers dans le Cercle Arctique — son climat impardonnable. C’est l’Etat, qui a non seulement la densité de population la plus faible des Etats-Unis, mais aussi le ratio homme-femme le plus élevé. Les femmes constituent moins de dix pourcent de la population.

Mon cap devrait pointer 070 degrés, mais il pointe sur 020. On a un vent de travers de 22 nœuds, et les lumières d’approche de la piste commencent apparaître à ma droite, comme un phare dans un port brumeux irlandais.

Mon cerveau n’arrive pas à comprendre, car c’est une arrivée en crabe, et c’est noir au-dessus et en-dessous de moi. La neige fouette ma verrière à plus de 200 km/h, ce qui me donne l’impression d’être le Faucon Millenium en hyperespace. Je me concentre sur les lumières de seuil de piste, au loin, que j’aperçois floues à cause de la neige. Elles, aussi, bougent, au fur et à mesure que les vents varient par altitude, l’avion ajustant son crabe pour garder l’axe de piste.

Je suis désorienté, et je veux appuyer sur les deux boutons “TO/GA” sur les manettes. Mais si on remet les gaz, on aura d’autres problèmes.

Parmi les 20 sommets les plus élevés des Etats-Unis, 17 sont en Alaska. Le relief atteint plus de 3.000 mètres à l’Est d’Anchorage. Donc, une remise de gaz et la procédure est de braquer à droite à faire presqu’un 180 degrés, en montée, full thrust, loin du terrain — tout ça dans une nuit d’encre et des conditions givrantes.

Je sais que j’ai à peu près 20 secondes avant l’arrondi. Alors je me concentre sur les lumières, comme un orpailleur sur son tamis, sur son or. Et d’un coup, mon cerveau percute, comprend, s’oriente, et j’ai l’impression que les lumières s’arrêtent de bouger. J’enlève mes doigts des boutons TO/GA sur les manettes. Dix secondes avant l’arrondi.

Anchorage est la plus grande ville de l’Alaska, mais maintenant, son aéroport à plutôt l’air d’être un terrain déserté près d’une station d’exploration dans l’Arctique. La piste est couverte de neige. Et à cause du vent, la neige est balayée à travers la piste. Je ne vois aucun avion sur la piste parallèle ni les taxiways. “FIFTY, FORTY, THIRTY…”, la voix informatisée retentit dans le cockpit. A l’arrondi, je dé-crabe lentement et j’incline une aile légèrement vers la gauche pour garder l’axe de piste. On appelle ça “cross-control.” Du palonnier à droite, de l’aile à gauche. En même temps, je tire sur le manche et sur les manettes de poussées. En coordination, c’est un kiss-landing.

Je dédie cet écrit à tous les pionniers du monde. Que tu vives au 19e siècle à chercher de l’or en Alaska, ou que tu sois un cuistot au McDo, comme je l’étais en France, avant de tout plaquer pour l’inconnu et le sauvage, le difficile et l’impossible. Tu avais le choix de rester et tu es quand même parti. Et dans ton odyssée et ta sueur, dans les moments sombres où tu voulais tout laisser tomber, tu as atteint ta dernière frontière.