PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Le requin

Ma fille, qui est passionnée de biologie, m’a parlé hier soir des requins. J’ai appris que les requins doivent toujours nager pour survivre. Ils doivent continuer à bouger en permanence pour avaler l’eau et la pousser à travers les branchies. “C’est comme ça qu’ils retiennent l’oxygène,” elle m’a dit.

Je n’ai volé que cinq jours au mois de novembre. Je suis en réserve, un planning que j’ai choisi volontairement et qui me permet de passer du temps à la maison, si on ne m’appelle pas. Le mois de novembre est un grand mois au point de vue chiffre d’affaire pour les compagnies aériennes. Et le dimanche juste après Thanksgiving – les retours à la maison – a décroché des records de facteur de charge à Delta Air Lines. On a transporté plus d’un demi million de passagers entre dimanche et lundi juste après cette fête d’Actions de Grâce américaine. Et on a dû rajouter pas moins de 600 vols pour répondre à la demande.

Mais je n’ai pas volé ce jour-là. Crew Scheduling ne m’a pas appelé. D’ailleurs, ça fait depuis le 25 novembre que j’ai n’ai pas vu l’intérieur d’un cockpit. Je suis à nouveau en réserve ce mois-ci, et il n’y a toujours rien sur mon planning. Et même si je touche un salaire – donc, je ne m’inquiète pas au niveau financier – je suis constamment sur le site des équipages pour voir s’il y a des rotations qui doivent être assignées. J’interroge le système sur les autres bases : Peut être que je pourrai me mettre en position à Los Angeles ? Il y a une rotation avec une longue escale à Austin qui est “ouverte”. On appelle ça open time, ce qu’on peut traduire par “heures disponibles”. Ce sont les rotations qui n’ont pas encore de pilotes, ou des rotations dont les pilotes se sont portés malades ou doivent être mis en repos. (Delta a plus de 12.000 pilotes.)

Je devrais sûrement profiter de ce répit dans mon planning, car j’ai parcouru plus de 60.000 kilomètres par mois cet Été, l’équivalent d’une fois et demi le tour de la planète. Mais j’ai besoin de bouger pour vivre, comme un requin.

Je me sens également comme l’albatros de Baudelaire qui est “exilé sur le sol au milieu des huées, ses ailes de géant l’empêchent de marcher.” Le plancher n’est pas mon milieu, et je veux repartir en l’air. Mon uniforme est soigneusement accroché, ma sacoche de vol prête, la batterie de ma Surface rechargée. Je suis peut être un “roi de l’azur,” pour citer ce poète français, mais ici en congés, je suis l’albatros “maladroit et honteux.” Et comme tout voyageur ailé, je trouve être cloué au sol presque intolérable.

Lors de ma dernière rotation, j’ai fait une approche à vue en manuel à Atlanta, l’aéroport le plus fréquenté du monde, avec un atterrissage kiss-landing piste 8L à la clef. Et maintenant à la maison, la routine est insupportable. J’ai dû appeler un plombier hier. J’ai aussi fait des achats. Je suis allé chez le coiffeur. Aujourd’hui, je paierai des factures, je promènerai mon chien, et j’appellerai une pharmacie pour commander de la crème pour ma fille, qui a un peu d’acné. Et je retournerai sans cesse sur le site de la compagnie à guetter l’open time. “Je vole car cela libère mon esprit de la tyrannie des choses insignifiantes,” disait St-Exupéry. J’ai des vacances planifiées au mois de décembre, et cette tyrannie me hante déjà.

Hier soir, ma fille m’a dit qu’on a découvert une espèce de requins qui vit posée au fond de l’eau, et ces requins peuvent aspirer de l’eau sans bouger. Ils peuvent se reposer immobiles. Ça, j’ai du mal à croire.