PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Le secret du pilotage

Le secret du pilotage, c’est l’anticipation, m’avait confié un instructeur d’aéro-club dans mon Alsace natale, lorsque j’avais à peine 16 ans. Il avait sûrement constaté que le Cessna 152 me pilotait -- au lieu du contraire.

Maintenant sur jet, à déchirer les espaces aériens les plus encombrés du monde, à quatre-vingt pour-cent de la vitesse du son, je ne fais qu’anticiper. En équipage, on briefera la descente et l’arrivée déjà à 200 nautiques de notre destination.

C’est à 37.000 pieds au-dessus de Cheyenne, dans l’Etat du Wyoming, que je compose un message sur l’écran blanc-sur-noir du FMS : CYS, FL370, 0102Z, -56°C. FREM : 21.2. EON : 0348Z. Il n’est que 18h locale mais c’est déjà une nuit d’encre, avec le nez du Boeing 737-800 pointé vers le sud-est, direction les climats balnéaires de la Floride. J’annonce au Delta Dispatch, qui se trouve à Atlanta, qu’on se posera à Orlando à 0348Z -- une demi-heure en avance.

« Fuel remaining 21.2 », je lance au commandant de bord, un vieux loup, qui s’était fait embaucher à Delta lorsque je n’avais que sept ans. Il s’était fait embaucher après une carrière impec' dans l’Air Force à piloter des KC-135, qui sont des Boeing 707 modifiés, transporteurs de kérosène. Mick faisait du ravitaillement aérien pour les Lockheed SR-71 Blackbirds assoiffés qui appartenaient à une Amérique plongée en pleine guerre froide.

Delta l’avait basé à la Nouvelle Orléans comme troisième pilote, le Flight Engineer sur Boeing 727. FE sur 727 fut la case départ pour toute embauche américaine à l’époque.

« Thousand fat. About on time », il me répond, le plan de vol éclairé par la map light incrustée dans le plafond du cockpit au-dessus de lui. On devait croiser Cheyenne avec 20.200 livres de pétrole, et on a consommé 1000 livres de moins que prévu. Mon Navigation Display indique un vent arrière de 105 nœuds. On est maintenant à 1443 miles de notre atterrissage à Orlando. Et j’ai déjà oublié Cheyenne.

Le commandant de bord lui anticipe la retraite, et il se réjouit. Moi, en tant que pilote de ligne coincé en place droite, je me réjouis de la sienne, aussi. Plus de 500 pilotes par an devront prendre leur retraite à Delta pendant les dix prochaines années ! Ce qui veut dire que je vais enfin gagner de l’ancienneté. Delta anticipe une pénurie : elle a embauché 980 pilotes en 2014.

Je me suis fait embaucher en 2008, mais ce fut à l’aube de la pire récession des dernières décennies -- et après une décennie qui volait elle-même aussi bas, sur le plan économique, qu’un crop duster du Kansas. Donc, les embauches se sont arrêtées sec. Et moi, pendant six ans, j’étais perché en bas de la liste d’ancienneté à être en réserve, et à travailler le week-end et les jours fériés, et à faire des escales que personne ne voulait.

On a coupé le coin nord-est du Colorado, et on est maintenant verticale Kansas. La lune orange se lève, et Mick sort de sa sacoche une pile de papiers. Ce sont les plannings pour le mois prochain, et il s’apprête à faire ses désidératas. Il est numéro un sur le Boeing 737, ça veut dire qu’il recevra les jours off et les escales qu’il veut. Ses préférés sont San Diego et Seattle, il me confie.

Les pilotes de ligne passent la moitié de leur journée à Mach 0.80, et l’autre moitié à planifier leur vie. On vit constamment dans le futur, et on apprécie peu le présent. Comme beaucoup de pilotes, je rêve de meilleurs plannings, de plus belles destinations, d’un avion plus grand, et surtout de passer Noël chez moi. Je rêve de 500 retraites par an, dont celle de Mick.

Et je vis tellement dans le futur, que je ne vois plus la lune se lever, ni la beauté du cockpit qui baigne dans des lumières atténuées pendant ce vol de nuit, ni les lumières jaunes et blanches parsemées au sol qui représentent le midwest américain, encore éveillé.

L’anticipation, c’est peut être le secret du pilotage, comme m’avait affirmé un jour un instructeur alsacien. Mais c’est surtout la malédiction du pilote de ligne.