PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



Mardi gras et le carême

Il est 02:38Z, 20:38 locale, on est verticale le Texas au niveau 340. Il y a des légères turbulences, et on vient d’allumer la consigne des ceintures. Le nez de notre Boeing 737 est pointé au cap 270, il fait nuit, et on passe exactement entre Austin et Dallas, sur la ligne Nouvelle Orléans - Los Angeles ce soir. Avec des vents de face de 87 nœuds, on est planifié pour quatre heures trente de vol.

Hier, on a fait huit heures quarante-sept de vol ! J’ai fait le posé sur la piste 10 de l’aéroport Louis Armstrong de la Nouvelle Orléans, à la conclusion d’une journée chargée qui avait débuté à Détroit. Ce fut une reprise brutale pour moi, après plus d’une semaine de congés.

Je me souviens que mes parents allaient au bureau à la même heure chaque jour, du lundi au vendredi. Mon planning, lui, est aussi irrégulier que le stress ressenti pendant mon vol. Des périodes de congés longues ponctuées par des rotations intenses aux horaires impossibles, c’est comme un mardi gras qui s’alterne constamment au carême.

Au moment de l’arrivée à la Nouvelle Orléans, hier soir, j’ai ressenti la pression, la responsabilité, lourde sur mes épaules, de la vie de mes 180 passagers. Une erreur peut être commise si facilement — et si rapidement lorsqu’on est aux contrôles d’un biréacteur.

Par contre en croisière, à traverser le Texas comme ce soir, notre niveau de stress est redescendu au normal, car on arrive à oublier que ce qui nous sépare d’un air irrespirable, de températures intolérables, et de 34.000 pieds de vide, est un tube d’aluminium qui traverse les airs presqu’à la vitesse du son.

La descente et l’atterrissage à Los Angeles ne vont prendre que 30 minutes. Mais cette demi-heure va être le mardi gras de l’insuline, car elle va injecter plus de stress dans notre corps qu’une personne assise huit heures à son bureau à faire de la comptabilité. Dans un espace aérien surencombré, notre métier, c’est la sécurité de presque deux cent vies humaines. Et on ne peut pas arrêter le jet pour y réfléchir.

Notre hôtel à la Nouvelle Orléans était dans le French Quarter. Ça fait plusieurs fois déjà que j’ai fait escale là-bas. Ce matin — deux jours après mardi gras — au lieu de déambuler dans Bourbon Street, j’ai décidé de partir en marche dans un coin moins touristique. C’est là, où j’ai vu la véritable misère de cette ville, à un kilomètre des hôtels quatre étoiles.

Pendant que les touristes buvaient et dansaient, des résidents expropriés poussaient leur caddie. Il y a peut être un très beau bijoutier près du Ritz-Carlton à côté de Bourbon Street, mais il y a surtout des maisons délabrées, des voitures rouillées et un centre d’addiction juste à un kilomètre de là. C’est le mardi gras et le carême, dont la proximité et l’intensité créaient un contraste inouï. Tout comme mes départs, mes arrivées, et mes jours de congés.