PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Où suis-je ?

Los Angeles est à 1487 nautiques devant moi, selon le FMS à bord de ce Boeing 737, en croisière au niveau 360, cap vers l’ouest. Ca fait une heure qu’on a décollé de la Floride, et on est maintenant verticale Golfe du Mexique, la Nouvelle Orléans directement à ma droite, Bâton Rouge un peu plus loin devant nous, puis le Texas. On affiche Mach 0.80. Houston Center est sur la fréquence.

Ce soir, je serai en Californie. J’étais en Floride la nuit dernière. Mexico le jour d’avant. La semaine dernière, pendant une escale à Minneapolis, je déambulais dans le plus grand centre commercial d’Amérique, le Mall of America avec ses 500 magasins et 50 restaurants. Le jour d’après, je me baladais dans le downtown de Los Angeles, entre ses gratte-ciels et ses homeless. Moins de 24 heures plus tard, je me baignais dans la Mer des Caraïbes, à Cancun. Le jour d’après, je suis rentré chez moi dans l’Utah, où j’ai fait une randonnée en montagne avec ma fille et mon Berger Allemand. Il y avait aussi une escale en Alaska, un passage à Atlanta, une nuit à Seattle.

J’ai parcouru plus de 64.000 kilomètres au mois de juillet, ce qui est l’équivalent d’une fois et demi le tour de la planète. Mes ancêtres étaient pêcheurs siciliens et fermiers allemands. J’ai fait plus de distance en un mois qu’ils ont dû faire dans leur vie entière.

L’évolution de l’homme n’a jamais connu ce nombre vertigineux de kilomètres mensuel. Pendant des milliers d’années, le déplacement de mes ancêtres a sûrement été limité à une cinquantaine de kilomètres pour survivre, selon la traque d’animaux ou la pêche. Maintenant, je dois m’adapter à 64.000 kilomètres par mois. Homo Piloteus.

Ma survie, c’est le métier de pilote de ligne, une profession toute nouvelle dans l’histoire de l’humanité, et je suis des fois désorienté, pendant quelques secondes, quand je me réveille à des milliers de kilomètres du réveil précédant dans un hôtel. Certains pilotes parlent même de placelag au lieu de jetlag. Ce n’est pas un manque d’adaptation horaire mais de place.

Chaque jour je rentre dans une passerelle et j’en ressors à des milliers de kilomètres sans être exposé aux éléments, ce qui est rend l’adaption encore plus difficile. Au moins, mes ancêtres, qui étaient à pieds, à cheval ou sur bateau, étaient en plein air.

Après un long coucher de soleil sur l’Arizona, on briefe notre descente sur la Californie. La piste 24R à LAX est fermée à cause des constructions, selon les NOTAMs, ce qui va créer quelques embouteillages aériens dans les corridors d’arrivées et sûrement une réduction de Mach. Lorsque j’arriverai à l’hôtel, au Sheraton, il fera nuit.

Et lorsque j’ouvrirai les yeux demain, je me poserai une question pendant quelques secondes — une question que mes ancêtres ne se posaient sûrement jamais à leur réveil. Où suis-je ?