PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Personnel navigant

C’est au-dessus de l’Atlantique, à 23°26.9 Nord, 070°09.0 Ouest, au crépuscule, que le centre de contrôle de Miami nous autorise à la montée au niveau 380. J’affiche “38000” sur le panneau de contrôle de l’autopilote, et j’appuie sur “ALT INTV”. Les moteurs se mettent en mode CLIMB, augmentant leurs poussées jusqu’à une vitesse de rotation des compresseurs N1 à 99.2%. On navigue à Mach 0.79, à 570 nautiques à l’Est de la Floride, et le soleil se couche à notre gauche. L’air est calme.

Au-dessus de l’Atlantique, on se sent terriblement seul. Aucune terre en vue, aucun appareil en vue, un océan à l’infini, un ciel à l’infini. Dans quelques minutes on perdra même la réception radio VHF, et on disparaitra du radar de l’aiguilleur du ciel. On indiquera notre position grâce à des reports réguliers sur la fréquence HF, montre au poignet.

Il y a juste 45 minutes, on avait décollé de Santo Domingo, la capitale de la République Dominicaine, où on était en escale pendant deux jours. C’est sur cette île — qui est maintenant partagée, à l’Ouest, par Haïti — que Christophe Colomb avait accosté en 1492. C’est donc ici que les premières colonies européennes se sont installées. La capitale, Santo Domingo, fut la première capitale du Nouveau Monde.

La pauvreté était flagrante dans cette ville d’un million d’habitants, qui est chaque année la destination la plus visitée des Caraïbes. “Ne sortez pas seul la nuit,” les consignes d’escales fournies par la compagnie aérienne avisent ses équipages. “Communiquez au commandant de bord votre heure de retour, si vous quittez l’hôtel.”

Je m’étais promené seul le matin le long de la mer, une mer aussi mouvementée que l’histoire de cette ville. Et j’essayais d’imaginer les voiles blanches de trois bateaux se rapprochant à l’horizon, et la réaction des indigènes, les Tainos. Je suis moi-même un immigrant européen, j’ai dû me rappeler, qui était parti là-bas où “tout est neuf, tout est sauvage” (tel chantait Jean-Jacques Goldman) car en France “mes rêves étaient trop étroits.”

Lorsqu’on quitte les siens, c’est à une solitude imprévue et dure que l’on fait face, au moins jusqu’à ce qu’on crée de nouvelles relations dans le pays d’accueil, ce qui peut durer des mois. Je suis sûr que les navigants de la Santa Maria, la Pinta et la Nina se sentaient tout de même isolés, tout comme je l’étais lorsque j’ai débarqué au Nouveau Monde, sans ami, ni famille. Que ce soit en bateau ou en avion, à Santa Domingo ou dans l’Arizona, le personnel navigant connait bien la solitude parce que son métier, c’est de partir.

On a quitté la capitale du Nouveau Monde, et on se posera à New York dans 2h52, la plus grande ville des Etats-Unis, la capitale immigrante du monde post-Colomb, où plus d’un tiers de la population actuelle est née à l’étranger. Et je déambulerai dans ses avenues, dès demain matin, parmi une population de plus de 8 millions — mais seul. Car je ne connais malheureusement aucune âme.