PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

@piloteus

Mon histoire



Un grand chef

Tout est grand en Amérique, mais tout est encore plus grand au Texas. Il est 20h25 quand on repousse de la porte E30, une des 165 portes de Dallas-Fort Worth, le plus grand aéroport du monde, qui fait plus de 40 km². Je me sens minuscule. Il fait déjà nuit, et notre lumière intérieure du cockpit du Boeing 737 est allumée pour que le personnel au sol puisse nous voir. J’égrène la checklist “pushback,” et le chef pilote assis à ma gauche me regarde, son télex sur les oreilles en communication directe avec l’agent au sol sur le camion qui nous repousse. J’essaie de ne pas être nerveux à côté de lui, mais c’est presqu’impossible.

Le chef pilote, Alex, doit faire au moins 170 heures de vol par an, et je fus l’heureux élu pour cet aller-retour sur DFW. Mes bottes de vol noires sont cirées, nickel, ma chemise blanche n’a jamais été aussi bien repassée, et mon pantalon d’uniforme vient direct du pressing. C’est la première fois que je vole avec lui; d’ailleurs, c’est la première fois qu’on se rencontre. Ce qui veut dire que ma carrière à Delta se déroule sans accroc. Pour l’instant.

Alex — aux Etats-Unis, on s’appelle tous par notre prénom — fut un ancien pilote de ligne instructeur. Il se débrouille donc très bien malgré le faible nombre d’heures qu’il a accumulé cette année dans les cockpits. Les chefs pilotes à Delta ne retiennent cette fonction que pendant trois ans. Après ça, ils doivent repartir en vol à temps complet. Les Américains, ces pragmatiques, ont toujours su se méfier des bureaucrates.

Et aujourd’hui, c’est une belle journée pour Delta. La compagnie a annoncé ce matin un bénéfice trimestriel historique de plus de 2 milliards de dollars, en augmentation de 33%, et notre patron, en toute humilité, a félicité les 80.000 employés de la compagnie. Delta s’est également vantée d’avoir la meilleure opération du secteur avec 100 jours cette année sans un seul vol annulé (“100% in 100 days!”). Pour comparer, United n’a qu’enregistré six jours sans annulation. Aujourd’hui on gagne. Un autre jour, c’est peut être la concurrence.

Le chef pilote, un ancien pilote de l’aéronavale américaine avec plus de 25 ans d’ancienneté à Delta, est grand. Il a les cheveux gris, ce qui lui donne un air distingué de gentleman. Je ne lui dis pas que je bossais au McDonald’s de Strasbourg, avant d’avoir misé mes deux mois de salaire sur un billet d’avion vers l’Amérique. Il me demande, en politesse, s’il peut piloter cette branche comme il ne vole pas souvent. Et j’accepte bien-sûr, comme si j’avais le choix.

J’aime le Texas car ses espaces immenses et sa taille aux échelles décuplées me font redécouvrir l’Amérique à travers les yeux d’un Européen. Dallas, son univers impitoyable, est le siège social de 18 sociétés “Fortune 500” comme Exxon Mobil, AT&T, et Texas Instruments. Dallas, la ville de tous les superlatifs, glorifie la loi du plus fort et l’amour du dollar.

Alex me demande sur quelle piste, parmi les sept en service aujourd’hui, on ira décoller, et moi en tant que copi, je dois connaitre la réponse. La majorité des pistes à DFW ne font pas moins de 4 km de long. Je lui dis “18L” car notre destination est à l’Ouest, et 18R est en service pour les arrivées. Il rentre les données dans le FMS monochrome devant lui, une ligne est dessinée sur nos Multi Function Displays. “Flaps 1,” il annonce solennellement. J’exécute.

Oui, nos bénéfices records ce trimestre sont à la taille du Texas. Mais Alex est moi savons très bien que c’est parce que la compagnie est actuellement bien gérée, et non parce que les employés sont meilleurs qu’à United — ou Air France. On a un bon chef, et ça fait toute la différence. J’ai travaillé jadis dans des compagnies qui avaient de très bons pilotes et stewarts — on avait décroché la première place en customer satisfaction — et ces compagnies ont quand même fait faillite. Alex, lui a connu Delta sous Chapitre 11 et sous des patrons moins bons que le nôtre. On apprécie tous les deux un bon chef d’entreprise, et on craint que celui-ci aille partir bientôt à la retraite. Ce qui est la rumeur.

On dit que si tu es un bon pilote, t’auras une bonne carrière. Mais la vérité, c’est que ta carrière est à la merci d’un bon ou d’un mauvais PDG. Ça, c’est vrai partout, mais encore plus dans un pays où la concurrence est exacerbée et dans un secteur où les marges de profits sont fines. Et un faux pas par ton business peut faire la différence entre un bénéfice record et le Chapitre 11. En ce moment, notre chef actuel est un Texan, et il fait donc tout avec grandeur.