PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Back in black

Je porte des jeans et un t-shirt blanc, et des santiags, qui elles sont sales. Je reviens juste de deux heures d’équitation avec Taco, un cheval Quarter Horse, lorsque le téléphone sonne. Sans sortir mon portable de la poche, le ringtone "Back in Black" d’AC/DC, la musique d’Iron Man, m’alerte que c’est le Planning. Et aujourd’hui j’avais congés.

L’Eté arrive à grand pas, c’est juin, les plannings sont remplis, les réservations sont faites au max, et on n’a pas assez de pilotes disponibles. Delta a dû acheter deux simulateurs B737 supplémentaires juste pour faire face aux besoins d’embauche.

Je décide de décrocher le téléphone, car je sais qu’il y aura une prime de paie si je me porte volontaire aujourd’hui. "Est-ce que vous pouvez vous rendre à l’avion dans une heure ?" me lance le scheduler au bout du fil depuis Atlanta. Je regarde ma montre. Il me faudra une heure et demi, je lui réponds, c’est l’heure de pointe sur les autoroutes. "Hold on", elle me répond. Pause. Elle va consulter avec ses collègues aux opérations. Peut-être qu’elle va décider d’appeler un autre pilote, qui habite plus prêt. Puis, elle revient sur la ligne. D’accord, on attendra votre arrivée. Vous serez payé double pour cette rotation. Pantalons noires, chaussures noires, cravate noire, veste noire aux gallons dorés, je suis back in black.

Alors que les gens dans d’autres métiers négocient en argent, moi je négocie en temps -- en heure, en minute. Toute ma vie fut une espèce de division de temps, jamais d’argent. Ma vie se résume en heures de vol, en heures de repos, en heures d’escale. Mais l’argent ? Jamais.

Je viens de passer les 10.000 heures de vol. Alors que beaucoup d’Américains se vantent du salaire qu’ils gagnent, une mesure de leur succès, moi, ma mesure, c’est le temps. Malcom Gladwell, un auteur canadien, a une fois écrit qu’il faut faire une tâche pendant 10.000 heures pour être considéré maître en la matière. Je ne me considère pas un maître d’aviation, mais ce passage des 10.000 heures de vol me donne plus de satisfaction que n’importe quelle fiche de salaire à Delta.

Oui, le temps. L’une des sept quantités physiques fondamentales dans le Système International d’unités. C’est une dimension dans laquelle nous existons tous et qui ne s’arrête jamais. Malgré la plaide des poètes, le temps ne suspend pas son vol, et il a fasciné les scientifiques depuis le début, car il continue à battre aussi sûr que le soleil se lève et se couche. Pour un pilote de ligne, le temps c’est tout. Pour moi, qui vient d’avoir un anniversaire ce mois-ci, c’est la mesure la plus importante de ma vie.

Lâché en solo à l’âge de 16 ans, j’obtiens ma licence de pilote privé à l’âge minimum de 17, avant mon permis de conduire. Pilote professionnel à 20 ans, embauché dans la ligne avant mes 24 ans. Commandant de bord à 25, instructeur pilote de ligne à 28, ma course contre le temps fut le thème de ma vie -- et pour moi, la seule mesure personnelle de mon succès.

La montre du pilote de ligne, c’est son obsession, c’est pour ça qu’il en possède de belles. Car chaque jour, au travail, la performance du pilote est mesurée non seulement par la sécurité, mais aussi par le temps : A l’heure pour le report ? Prêt pour le push-back ? Checklists faites avant le créneau de décollage ? Fuseaux horaires, heure UTC, heure de repos. "On Time" c’est notre deuxième prénom.

Lorsque je me réjouis de jours de congés après une longue semaine de vol, je constate que ce n’est pas nécessairement un break du pilotage qui me fait plaisir. Mais c’est un break de la discipline horaire qui fait partie de mon quotidien. Et avec des santiags aux pieds, une selle sur Taco, et les reines dans mes mains, le temps s’arrête… du moins jusqu’à ce que le ringtone "Back in Black" retentit à nouveau dans ma poche.