PILOTE.US - Journal d'un pilote francais aux Etats-Unis

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Mon histoire



Rythme circadien

Je suis au Radisson, l’hôtel qui se trouve au centre ville de Minneapolis. Il fait -15 dehors — il est midi, et je viens de me lever. C’est la deuxième fois que je me lève aujourd’hui. D’abord à 4h (5h locale dans le Nebraska glacial). Décollage à 6:40 de la piste 14R d’Omaha et posé à Minneapolis 1h17 plus tard, où un crew van nous a conduits à l’hôtel. Je dois maintenant dormir la journée.

Je repars au travail ce soir à 21h pour un vol de 3h29 sur Los Angeles, où je me poserai à 23:33 locale, ce qui est quand même 01:33, heure de Minneapolis. Le lendemain, je me lèverai à 10:00 à Los Angeles, où je volerai à nouveau la journée. Ces horaires créent une perturbation brutale du rythme biologique, et bien sûr des troubles du sommeil et de la concentration.

Le basculement du rythme circadien fait malheureusement partie de la vie quotidienne du pilote de ligne. Selon des études, le jour où on passe à l’heure d’Eté, c’est le jour le plus dangereux de l’année, avec des augmentations importantes du nombre d’accidents de la route, du travail, et même de crises cardiaques. Et là, le sommeil n’est amputé que d’une seule heure. Pour les pilotes de ligne, qui n’ont jamais le même planning, c’est un changement d’horaire au quotidien qui fait des fois 12 heures. Même si on ne traverse pas beaucoup de fuseaux horaires, et même si on a douze heures de repos auparavant, notre rythme biologique est perturbé, car on a des horaires différents.

Je devrais boire du café quand je vole. Mais au contraire, j’ai décidé d’arrêter la caféine complètement, et je dors mieux et plus facilement maintenant. C’est dur de se lever et de partir au bureau sans avoir eu une bonne tasse chaude de café. Mais, c’est la qualité du sommeil que je dois tout d’abord privilégier. Grâce à ce régime, j’arrive à me coucher à l’hôtel après un vol stressant et un atterrissage vents de travers, en rafale, piste 30L à Minneapolis. Je peux me coucher, je ferme les yeux, et je m’endors même s’il n’est que 9h du matin. Il faudra que je m’endorme encore cet après-midi avant mon vol sur Los Angeles, sinon l’arrivée, en plein milieu de nuit, sera pénible.

Lorsque je me branche sur le site des employés de la compagnie à midi, j’apprends la sortie de piste d’un de nos MD-88 dans la neige, avec évacuation d’urgence, et fermeture complet de l’aéroport new-yorkais. Je regarde la conférence de presse. Ç’aurait pu être moi ou n’importe quel pilote à Delta. Et je pense à mes collègues — quel cauchemar. L’après-midi, j’apprends qu’Harrison Ford a écrasé son avion sur un terrain de golf. Et sérieusement blessé, il a été transporté à l’hôpital. C’est dans cette ambiance que je me couche, et que j’essaie de relaxer. Je n’ai pas le choix. Je dois relaxer. Je dois contrôler mes nerfs et l’anxiété d’un métier où je n’ai jamais droit à l’erreur. J’ignore le bruit dehors, les femmes de ménage dans le couloir de l’hôtel. Je dois mettre mon corps en veille.

Et à ma surprise, je m’endors profondément avant de me lever pour la troisième fois aujourd’hui.